Troisième semaine. 2ème nouvelle du recueil "De Roses et d'Os"

OS

Chapitre 1.

Il savait qu’il venait de franchir un interdit. La tentation était trop forte et il aurait sans doute à essuyer la colère de son père quand celui-ci saurait. Il fallait quand même qu’il aille jusqu’au bout. La grosseur des ménés qui venaient mordre à son hameçon dans cette partie du lac ne convenait pas à son ardeur de jeune pêcheur. À sept ans déjà, Geoffroy avait rapporté plus de poissons que Ti-Lou, son frère aîné. Ti-Lou, c’était Louis. Geoffroy, avait failli être Jojo, mais malgré son apparence chétive il savait se faire respecter. Après quelques poings sur les « i », son prénom était désormais préservé de toute réduction. Geoffroy aimait sa résonnance médiévale. Sur le lac surtout, il était le chevalier des mers et Jojo, c’est bon pour un pirate. Pas pour un chevalier.

Son ami Jeannot, au fond de la barque, ne disait mot. Il adorait vivre des aventures avec Geoffroy. Celui-ci avait l’âme d’un découvreur et Jeannot aimait être son second, peu importe où l’autre allait l’entrainer. De toutes façons, Geoffroy était son ainé, c’est lui qui essuyait les remontrances. Si Jeannot enviait la témérité de Geoffroy, il ne lui enviait pas son père. Pas du tout. Il n’avait jamais vu le père de Geoffroy autrement que fâché, le front barré par l’accent circonflexe renversé d’une paire de sourcils noirs tracé au feutre épais.

Malgré la menace paternelle qui planait sur sa tête, Geoffroy dépassait presque quotidiennement les interdits tout en sachant le prix qu’il aurait à payer en rentrant à la maison. C’était un héros.

La voix fébrile de Geoffroy interrompit ses réflexions :

—Là, ça va être bon. On va en prendre un gros, je le sens. 

Il était debout et pointait un rocher qui affleurait la surface du lac. Il saisit sa canne à pêche, d’un geste déjà expert lança la ligne. Le leurre plongea à quelques mètres de la roche. Il se rassit, prêt à attendre, mais son intuition fut récompensée presqu’aussitôt. Le fil de nylon se raidit, la ligne s’anima. La lutte dura quelques moments, c’était un achigan, un bon combattant. Quand Geoffroy l’eût approché de la chaloupe, il réalisa avec satisfaction que le poisson avait une bonne trentaine de centimètres. Son père allait être fier malgré sa colère, il en était certain.

L’achigan continuait de se débattre avec vigueur et Geoffroy, complètement absorbé dans sa lutte avec l’animal, ne prit pas conscience du changement brusque du climat. La matinée avait été lourde et à présent l’odeur envoutante qui précède l’orage imprégnait l’atmosphère. Le grondement du tonnerre le prit par surprise. Dans son empressement à clore le combat il faillit perdre l’équilibre et l’achigan en profita pour se libérer.

Geoffroy ramena la barque vers la rive, furieux contre lui-même. Il fallait trouver un abri rapidement. Après avoir solidement amarré l’embarcation, il agrippa la racine d’un énorme bouleau qui prenait ses aises et, agile comme un singe,  gravit la colline abrupte. La forêt allait les protéger de l’averse annoncée par les nuages noirs dirigés à toute vitesse vers eux. Il tendit une main vers un Jeannot hésitant, plus très certain d’apprécier son aventure.

— Viens t’en, allez! N’aie pas peur! Il n’y a pas de danger. Tu vas rester ici; moi, je vais aller voir plus haut si je ne peux pas trouver un meilleur abri.

— Mes parents m’ont dit qu’il ne faut pas aller en-dessous d’un arbre quand il y a un orage.

— C’est exactement pourquoi ici c’est parfait.

— Comment ça?

— Parce qu’il y a plein d’arbres, cette affaire! Un seul, c’est dangereux, mais quand ils sont tous ensemble, ils se protègent les uns les autres, inventa Geoffroy sur le champ, presque certain d’avoir raison.

La tempête avait atteint l’autre bout du lac; ils entendaient d’ici la pluie fouetter violemment la surface de l’eau. Un éclair déchira le ciel; le tonnerre rugit à nouveau. Sans plus attendre, Geoffroy se faufila comme un lièvre à travers le sapinage et disparut, avalé par les bois. Recroquevillé sous les branches basses d’un sapin, Jeannot n’eût plus d’autre choix que d’espérer en tremblant le retour de son héros.