2ème semaine, 2ème extrait du recueil "De Roses et d'Os"

Roses, suite et fin

2

— Je peux vous demander ce que vous faites?

Pour la première fois depuis des siècles, après avoir levé le regard vers celui qui lui avait adressé la parole, la vieille femme sourit. Les yeux bleus qui la dévisageaient parlaient plutôt de curiosité que de colère. Mince et élancé, le visage tanné de l’homme racontait autre chose aussi. Il contait la mer, le vent, la terre et ses parfums.

Ce n’est pas le regard intrigué de l’homme qui fit sourire la vieille. Ce qui la fit sourire, c’est la paire de bretelles sur laquelle ses cheveux roussis par le soleil tombaient en boucle. Des bretelles turquoise brodées de fleurs rouge vif. Elle les avait terminées la veille et se rappelait encore le plaisir que ses doigts avaient pris à jouer avec la couleur des fils, mordant l’élastique terne et usé pour lui redonner vie. En offrant un bain de jouvence à une paire de bretelles, son vieux cœur s’était mis à battre d’une joie exquise. À vrai dire, c’est lors de ce moment de plaisir délicat, secret, que son visage avait esquissé son premier sourire. Celui d’aujourd’hui lui faisait écho. Le sourire, après avoir effleuré son visage et caressé ses lèvres, s’était glissé à l’intérieur de sa poitrine pour s’y faire un nid. Le soir, elle s’était endormie aussitôt couchée.

Le jeune homme ne semblait pas troublé par son silence. Au contraire, il se mit à sourire lui aussi. Vous voyez, les sourires aiment la compagnie. Le sourire est un oiseau de bande. Il aime les jeux de société. Mais ne vous y trompez pas, il est heureux aussi quand il est seul. Il en profite alors pour regagner son nid et sourire à l’intérieur, pour lui tout seul.

Le sourire est un drôle d’oiseau, pour ça vous avez bien raison.

La vieille prit subitement conscience du monde qui l’entourait. Avait-elle seulement déjà levé les yeux de son ouvrage? Cette découverte l’étonna au point qu’elle hoqueta de rire. Pour un instant, elle faillit s’en inquiéter, d’ailleurs, de ce hoquet inhabituel.

Les hommes étaient attablés pour la plupart, occupés à avaler le diner qu’elle leur avait préparé quelques heures plus tôt. La salle était propre. Dans ce décor gris du plancher au plafond, des murs aux étagères et jusqu’à la cuisine, dans ce décor propre et bien rangé, un jardin mouvant d’hommes fleurs, d’hommes pétales, d’hommes printemps s’épanouissait.

Salopettes et chemises, bas, caleçons, casquettes, combinaisons, camisoles, bretelles et ceinturons, des couleurs joyeuses dansaient, pétillaient de partout.

Elle vit que le jeune homme lui tendait la main, la saisit sans plus réfléchir et se laissa entrainer vers la porte. La grande porte. La porte de sortie.

La dame, plus si vieille après tout, emplit ses poumons de l’air vif et frais, si frais, du dehors. Sans se retourner, elle prit un sentier qui semblait avoir été tracé pour elle.

Réchauffée par le regard lumineux de l’homme qui continuait de l’observer, elle accéléra le pas et disparut en riant.