En attendant, voici un essai sur la culture au Québec...

... Publié en 2014 dans "Le Québec à l'heure des choix" chez Dialogue Nord Sud, sous la direction de Yannick Barrette.

Parlons… Parlons de culture

Par Marie Roberge

 

* * *

N. D. de Bonsecours

12 avril 1883

Bien Aimés Parents,

 

Certainement qu’il s’est écoulé un espace de temps assez considérable depuis que vous avez reçu de nos nouvelles c’est-à-dire depuis la lettre en réponse à celle d’Alphonse. Pour cela je dois me mettre en devoir de vous écrire aujourd’hui. Vous auriez dû croire que nous vous avions oubliés ce n’est pas cela du tout c’est que nous attendions de jour en jour une lettre de Saint-Antoine. Aujourd’hui Joseph voit que c’est inutile d’aller à tous les jours de poste au village et de ne jamais rien rapporter. J’espère qu’à l’avenir vous ne serez pas aussi longtemps sans nous écrire, cela m’a fait trouver l’hiver plus long que jamais sans recevoir aucune nouvelle de personne et sans avoir pu faire aucune sortie à cause du mauvais temps; à présent je ne pense plus à l’ennui. Je vois venir le beau temps aussi je vois fondre le gros ban de neige qui entourait la maison ça me donne plus de facilité pour aller à la grange voir les animaux. Nous sommes tous en santé Joseph et moi et les deux petits enfants. Joseph n’est pas plus gras qu’à l’ordinaire il a une grande barbe si vous le voyiez vous ne le reconnaitriez pas, il est toujours tempérant, moi je suis mieux que l’été dernier. Émile est bien gros, bien tranquille et bien aimable il aime beaucoup à avoir des livres dans ses mains pour chanter la messe quoiqu’il ne mène pas grand’chose sur l’air. Il reconnaît bien son oncle Edmond sur son portrait.

 

(…)Les sucres sont commencés pour quelques-uns d’autres attendent que la neige soit baissée. Joseph a entaillé douze érables, aujourd’hui dans la petite sucrerie pour y goûter en attendant qu’il fasse couler la grande. J’ai fini tous mes ouvrages, j’ai taillé des catalognes pendant quinze jours ou trois semaines pensez que ce n’était pas de belles guenilles pour n’avoir qu’une quinzaine de livres ça me fera toujours une petite pièce; maintenant si vous avez du fil et de l’étoupe à me faire filer c’est de m’en envoyer au plus vite avant que la glace parte. J’ai piqué deux couvre-pieds un pour le berceau l’autre pour la petite couchette, il n’y a pas eu de sépulture depuis l’automne dernier, le curé s’en plaint pour son casuel, quelques mariages et des baptêmes en quantité. Je termine pour profiter d’une occasion pour envoyer ma lettre. J’oubliais de vous dire que ne pouvant vous envoyer le portrait des petits enfants je vous en envoie la pesée Émile 33 lbs Tite Toune 21 lbs.

Je suis votre enfant, Victorine.

 

* * *

 

Ainsi écrivait à ses parents mon aïeule Victorine Bourgeois, en 1883. Comment se traduirait une telle missive aujourd’hui?

 

T où? J tékri pi tu répon po! TK L?... Ou quelque chose de semblable.  

 

Que s’est-il passé ? Comment s’est produit ce glissement ? Quelle artère a été sectionnée pour que notre langue, notre culture devienne insipide, dévitalisée ? À qui pourrions-nous nous plaindre ? Aux Français ? Aux Peuples Premiers dont la culture a été étouffée sous nos sabots de colonisateurs ?

 

« Tout ce à quoi on résiste persiste », disait Carl Gustav Jung. Encore faut-il être conscient de ce à quoi on résiste. Je soupçonne que le Québécois, lui, résiste à se faire fourrer. À être un perdant, un looser. « Ce qu'on ne veut pas savoir de soi-même finit par arriver de l'extérieur comme un destin », affirmait aussi le psychiatre suisse.

 

Le Québécois ne semble pas s’apercevoir qu’on gruge la terre sous ses pas. Sa culture s’effrite, son histoire a des trous de mémoire, sa langue se bâtardise. Mais il veille, le regard au loin, scrutant l’horizon… Pour ne pas laisser pénétrer l’ennemi ? Ou dans l’espoir de voir apparaitre le sauveur ? Anne, ma sœur Anne…

 

Encerclés, menacés sur toutes nos frontières, comme les sympathiques Gaulois, nous nous sommes défendus aussi longtemps que nous l’avons pu. Malheureusement la potion magique est une légende et l’Histoire ne nous a pas fait de cadeaux… 1759-1763, 1837-39, 1970, 1980, 1995…

 

Ils y croyaient, nos ancêtres, au futur de ce pays. Avec quelle bravoure, quelle détermination se sont-ils enracinés ici, un courage au-delà de ce que nous pourrions concevoir aujourd’hui, élevés que, nous sommes, dans la ouate et le confort. Nos ancêtres les premiers colons, et ensuite nos Patriotes qui ont donné leur vie pour celle de notre langue et de notre culture. Peuple de survivants, j’ai parfois l’impression que les Québécois se sont résignés à la survivance.

 

Voilà peut-être pourquoi les deux mots : culture et Québec tournent dans ma tête incapables de s’unir, pire qu’huile et eau. Culture et Québec, une danse improvisée, imprévisible entre les aspérités du plein et un vide désespérant. Plein de frustrations, d’amertumes, de colère, d’incrédulité devant l’incohérence ou l’injustice, un plein aussi de fierté devant l’originalité d’un talent, la beauté d’une image, l’intelligence d’un texte, d’un poème, la sagesse d’un propos. Et le grand vide de l’indifférence générale. Culture fragmentée, courtepointe d’oublis et d’éclairs de génie.

 

Comment écrire sur ce qui n’est pas. Ou, pour être plus juste, comment écrire sur quelque chose dont l’absence est omniprésente, sans qu’un sanglot surgisse entre les lignes ? Si la culture est ce qui distingue un peuple cultivé d’un peuple illettré, je pourrais dire que nous avons une culture. Une culture pour l’élite. Vous avez certainement entendu cette boutade que la culture, c’est comme la confiture : moins on en a, plus on l’étend. Au Québec, c’est le contraire. Jean-Paul Lallier affirmait que « L’élitisme c’est quand on fait du beau pour soi-même et qu’on le garde pour soi. Ce n’est pas de l’élitisme quand ce qu’on fait c’est pour être partagé par tous ». Au Québec, la culture est à présent soigneusement enfermée dans des petits pots, à l’ombre, au frais, dans les placards de l’élite.

 

Deux questions :

1-    Comment le Québécois moyen s’est-il fait convaincre de son ignorance culturelle ?

2-    S’est-il persuadé lui-même de son incompétence ou la lui a-t-on fait croire, machiavéliquement ?

 

Noyée dans un contexte nord-américain, notre société prise en masse confirme de plus en plus la vision futuriste d’Aldous Huxley (1932) :

 

Shakespeare est interdit parce qu'il est vieux. Ici, nous n'avons pas l'emploi des vieilles choses.

- Même si elles sont belles?

- Surtout si elles sont belles. La beauté attire, et nous ne voulons pas que l'on soit attiré par les vieilles choses. Nous voulons qu'on aime les neuves.

- Ce n'est pas seulement l'art qui est incompatible avec la stabilité. Il y a aussi la science. La vérité est une menace, et la science est un danger public. Nous sommes obligés de la tenir soigneusement enchainée et muselée. (...) Elle nous a donné l'équilibre le plus stable de l'histoire. Mais nous ne pouvons pas permettre à la science de défaire ce qu'elle a accompli. Voila pourquoi nous limitons avec tant de soins le champ de ses recherches. Nous ne lui permettons de s'occuper que des problèmes les plus immédiats du moment. Toutes les autres recherches sont soigneusement découragées. [1]

 

Qui accuser ? Les Anglais ? Les Américains ? Les Chinois ? On peut toujours chercher à qui le crime profite, mais le résultat est désolant. Notre peuple de pionniers mérite mieux que la léthargie télévisuelle dans laquelle il se laisse bercer.

 

Curieux, passionné, ouvert, inventif, créatif, patenteux comme il s’appelle pour se rabaisser un peu, le Québécois a tous les atouts en mains. Enjoué comme l’écureuil, il est malheureusement aussi amnésique que le petit rongeur des trésors que son peuple a accumulés. Trésors culturels inestimables. Je vois bien, d’ailleurs, l’écureuildevenir notre emblème national en lieu et place du castor qui, selon moi, représente bien le Canada et certains états américains, pour qui les arbres sont du matériel à abattre.

 

Culture québécoise, culture presbyte ?

 

Incapable de distinguer clairement ce qui grouille sous ses yeux, le Québécois a besoin de distance pour apprécier le travail d’un artiste, distance temporelle ou physique – un continent ou plusieurs décennies – avant de s’enorgueillir du succès de l’un ou l’autre de ses créateurs. Peur de se tromper. Une culture nécrophage? Peut-être…

 

Nos élites québécoises préfèreraient-elles manger une chair déjà assimilée par le voisin ? C’est tentant d’y croire, à les voir s’empresser de dresser la table, nappe en dentelles, verres de cristal et coutellerie d’argent pour savourer une culture prédigérée… Digeste sélection...

 

Je prends pour exemple le cinquantième anniversaire du Refus Global, qui montre bien comment on aime servir la création ici : morte, digérée, copiée, édulcorée, inerte et surtout, inoffensive. C’est alors qu’on la sort des boules à mites, exsangue de la passion qui l’a fait naitre, pour s’en péter les bretelles. 1998… ils s’étaient tous donnés la main, organismes privés et publics,  pour célébrer avec éclat ce mouvement que cinquante ans plus tôt leurs prédécesseurs, politiciens et chefs du clergé toutes forces unies, avaient enfumé plutôt qu’encensé quand le Refus Global était mordant et plein de vie. Notre moisson est non homologuée. Peur et tremblements. Danger. Prière d’exporter pour fin d’inspection, direction n’importe quel ailleurs pour approbation.

 

Pourtant, ce ne sont pas les créateurs qui manquent. Notre terre est exceptionnellement fertile en créateurs. Portés par le souffle de la passion, ceux-ci doivent surfer sur cet océan d’indifférence en espérant avoir l’énergie et la détermination de poursuivre jusqu’à ce que des vents favorables les portent vers un ailleurs meilleur. D’autres options ? Couler à pic, les yeux rivés sur l’inaccessible rêve ou échouer sur le sable, desséché, épuisé par le chemin parcouru. Désabusé. Misère!

 

Outre les arts, la culture englobe aussi la beauté, toute la beauté. Celle de notre environnement parlé, écrit, celle qui s’affiche sur les murs et dans les lieux publics, qui flatte ou écorche nos oreilles à la radio ou à la télévision. Je vous laisse mettre une note de passage sur la qualité de celle-là. Si vous pouvez lui accorder plus que 20 sur cent, veuillez communiquer avec moi, quelque chose m’a échappé.

 

Il y a l’autre, l’environnement physique, notre terre, nos forêts et nos lacs, nos rivières, notre fleuve majestueux et ses îles qui s’étalent en points de suspension vers l’océan. Alors que d’un côté artistes de tous horizons, cinéastes, peintres, poètes, musiciens chantent la magnificence de ce pays à la beauté indomptée, de l’autre c’est la culture du laid, du n’importe quoi tant que ça rapporte, des forêts rasées pour aligner des entrepôts vides et des industries de déchets, nos maisons ancestrales terrassées à coup d’excavatrices pour ériger du pratique, du prêt à démolir, nos racines réduites en bran de scie pour bâtir un futur sans lendemain.

 

Désintérêt, résignation, indifférence ou négligence ?

 

Comme la langue, la culture est maternelle, mais pas innée. Comme elle, la culture s’apprend d’abord en vase clos. À l’abri des tempêtes et des courants, les deux se transmettent dans la sécurité du foyer. Toutes deux ont besoin d’amour, de soins, réclament passion, tendresse et sécurité pour pousser droites et fortes. Pour pousser fières. Quand l’enfant entre à l’école, culture et langue sont prises en charge par l’éducation. 

 

… Je vous reviens dans quelques instants, le temps de pleurer un peu…

 

Niveler par le bas, ça vous dit quelque chose ? Aussi bien qu’un régime totalitaire, par son système d’éducation poussif, le Québec donne l’impression de vouloir s’assurer de l’ignorance de son peuple. Enseignants sous payés, croulants sous des tâches qui dépassent parfois leurs attributions et emprisonnés dans le carcan d’un programme débranché de la réalité, classes surchargées, perpétuels et aléatoires changements de stratégie pédagogique – essais et erreurs à l’honneur – c’est une réussite sur toute la ligne.

 

Le phénomène inquiète depuis longtemps déjà. En juin 1982, afin de fournir des éléments de réponse à ceux qui se préoccupaient de l’apprentissage du français au Québec – y avait-il amélioration, stagnation ou dégradation ? – mon père, Albert Roberge, avait fait passer à un groupe d’élèves de la première année du secondaire une dictée administrée à la fin de l’année scolaire 1962 à des candidats au certificat d’études primaires. Pour satisfaire votre curiosité ou exhumer certaines notions grammaticales enterrées avec vos vieux cartables, cette dictée comprenait 117 mots dont 16 verbes, 26 noms, 13 adjectifs, 17 pronoms, 22 mots invariables, 20 articles définis et 4 articles indéfinis!

 

Il introduisait sa recherche comme suit :

 

« L’orthographe – entendons l’écriture du français conforme aux règles de la grammaire et à l’usage du dictionnaire – est un sujet de controverse dans le monde des pédagogues. Les uns prônent que l’orthographe doit tenir une place importante à l’école et occuper le premier rang des objectifs de l’enseignement, parce qu’elle est à la base de la réussite dans les études. Les difficultés reliées à l’apprentissage de l’orthographe apparaissent comme des situations favorables au développement de l’intelligence et de la mémoire de l’enfant, aussi bien qu’à sa formation à l’effort et à l’observation. D’autres opposent que la connaissance et l’application des règles de l’orthographe ne sont pas des signes d’intelligence, que l’orthographe est une discipline dépassée par de nouveaux moyens de communication tels l’image et l’informatique, que les contraintes et l’arbitraire, en conditionnant l’apprentissage, nuisent au développement de la personnalité de l’enfant et, enfin, que l’orthographe devrait être subordonnée à l’expression personnelle et à la créativité, non l’inverse. Un point rallie la majorité des opinions : la dégradation constante de l’orthographe. »[2]

 

Le résultat de la compilation d’Albert Roberge avait permis de constater, à vingt ans d’intervalle, une chute verticale de l'orthographe. Un frisson me parcourt l’échine en pensant à l’objection qui s’était opposée à la conclusion de sa recherche ; en 1982, la dictée ne faisait pas partie d’un examen de fin d’année. Les étudiants n’y avaient donc pas mis le même effort, la même attention que pour les élèves soumis à la dictée en 1962... Dans le système d’éducation actuel, notre langue maternelle ne serait-elle devenue qu’une matière d’examen parmi d’autres ? Pourtant…

 

1970, nous y croyions à notre langue et à notre culture, suivant avec fierté ces jeunes révolutionnaires qui réclamaient avec arrogance et force notre droit de vivre et de travailler en français. Trop haut, trop fort… Rapidement furent-ils transformés en meurtriers.

 

Le 15 novembre 1976, nous y avions cru aussi. Ensuite, ce furent 1980, 1995, les référendums truqués et les rumeurs fabriquées de toutes pièces, du prêt-à-gober et du prêt-à-dégobiller qui ont réduit en cendres d’indifférence et de doutes la passion transmise par nos ancêtres. Pourtant…

 

Il y a cette source vive qui continue de courir dans le sous-sol québécois et qui, à la cadence du pouls dans nos veines, alimente nos secrètes espérances. C’est cette invincible fierté nationale, toujours prête à surgir quand la patience québécoise a atteint ses limites.

 

Alors… Alors, c’est la rue endimanchée par nos élans de ferveur, la rue qui fait écho à cet amour passionné que nous portons à notre culture, notre langue, notre terre, nos héritages. 2012, la sève avait coulé à nouveau dans nos veines. Émouvant printemps érable pendant lequel le cœur collectif s’était remis à battre le temps d’une saison au rythme des casseroles.

 

Et maintenant ? Cette vague de fond qui nous soulève et nous fait marcher comme un seul corps vers l’oppresseur pour lui affirmer avec la calme fermeté qui nous caractérise que son temps achève… Quelle limite nous faudra-il atteindre pour qu’elle nous porte à nouveau?

 

En attendant le miracle, continuons de cultiver l’humour, une qualité divine selon Schopenhauer qui, « seule, rend l’homme capable de maintenir son âme dans un état de liberté ».

 

 

[1] Huxley, Aldous (1932), Le Meilleur des mondes, Chatto and Windus, 285 pages.

[2] Notes et documents, no 41 Étude comparative sur l’orthographe d’élèves québécois, par Albert Roberge. Conseil de la langue française 1984.