Une aventure spirituelle en Australie.

Cet article était publié dans le magazine Hozho Chamanismes et Médecines de la Terre en 2013

Si tu restes plus longtemps...

Venu du fond des entrailles, un souffle torride monte dans l’air brûlant, soulève la poussière rouge qui tourbillonne au raz du sol, saupoudre de rouille les rares touffes d’herbes avant d’aller mourir plus loin.  Les termitières se découpent dans le ciel blanchi par un soleil implacable, sculptures insolites dressées au hasard de la végétation émeraude, vibrante du bourdonnement de milliers d’insectes.
Deux yeux noirs se braquent sur les miens. Je vois à peine le visage au milieu duquel sont plantés ces yeux tunnel vers lesquels je me sens aspirée.  Un éclair jaillit des prunelles et me traverse le cœur.
Je m’éveille en sursaut. La sueur dégouline sur mon front, dans mon dos, mes aisselles sont moites.
Désorientée par le décor je n’arrive plus à me rappeler où je suis. Par bribes, à travers les brumes de la nuit, la mémoire me revient. Je suis à Daly River, Territoires du Nord, Australie, couchée sur un lit de camp dans l’aile des femmes de l’établissement réservé aux Blancs qui viennent travailler sur la réserve aborigène.
Secoué par ce réveil brutal, mon rêve s’est dispersé avec les dernières miettes de sommeil. Je suis seule. Seule avec l’angoissante question qui me hante quand il fait noir et silence et que je me retrouve dans ces limbes de nulle part : Qu’est-ce qui m’a pris de venir ici, loin, si loin de mes enfants ?
Nous sommes à la mi-janvier 2000. C’est la saison des pluies. Les nuits, comme les jours, sont écrasants. Trempée de sueur, je vais me doucher.
Sous le jet d’eau fraîche, la vision du rêve me revient avec acuité.
Devant la cabane en ciment, assise sur la terre battue, la grand-mère ne me quittait pas des yeux. Deux trous sombres, encerclés de blanc au milieu d’un visage d’ébène encadré par une chevelure blanche comme neige. Noir, blanc, noir, blanc. Pas de zone grise. Deux yeux magnétiques dans lesquels j’allais plonger sans filet quand, certaine d’avoir capté mon attention, d’une voix cassée par les siècles, la vieille murmura :
– If you stay longer, I will teach you wa…  
Le dernier mot s’était perdu dans le brouillard de l’inconscient, mais le contact d’âme à âme était fait. J’avais compris, sans savoir comment, que la vieille femme me parlait de l’énergie derrière la matière. Si je restais plus longtemps, on allait m’enseigner l’énergie qui vibre derrière le solide, le visible, derrière la réalité telle que je la connais.
Encore remuée par cette vision, je sors de ma chambre pour aller déjeuner. C’est alors que j’aperçois Bénigna qui s’affaire au ménage sur la terrasse. Mue par je ne sais quelle impulsion, je décide de lui en parler. Elle pourra peut-être m’aider à y comprendre quelque chose.

J’ai fait la connaissance de Benigna il y a deux jours, dans une drôle de circonstance. À une centaine de mètres de la résidence, coule une rivière dont les eaux brunes grouillent de crocodiles. À mon arrivée, les propriétaires avaient voulu se montrer rassurants :
– Tant que vous ne franchissez pas la limite entre l’herbe coupée et les broussailles, il n’y a aucun danger, m’avaient-ils simplement prévenue.
Peureuse comme je suis, jamais je ne me serais aventurée plus loin que la limite prescrite n’eût été l’aigle qui était venu se percher ce jour-là sur un arbre dressé à une dizaine de mètres au-delà de la zone de sécurité. Prête à m’enfuir au moindre frémissement des ondes, je m’étais approchée doucement de l’oiseau pour le peindre sur le vif. Mon croquis achevé je remontai en toute hâte vers la véranda où une femme à la peau d’ébène m’observait.
– You, artist? m’avait-elle demandé.
- Yes…
- I saw you painting. I am artist too.
C’est ainsi que Benigna Ngulfundi s’était présentée à moi. Elle m’avait ensuite invitée à aller voir ses tableaux au Merrepen Art Center ce que je fis l’après-midi même. À peu près toutes les femmes de la communauté de Daly River sont artistes et les centaines de toiles peintes de leurs mains sont soigneusement entreposées dans un grand local au Centre. Benigna m’avait présenté sa sœur, Gracie Kumbi, dont l’œuvre connaissait déjà un rayonnement sur le continent.

Le Merrepen Art Center, c’est le lieu de rassemblement de la communauté Nauiyu qui compte, en outre, une église, une école, une infirmerie, un magasin général de la grandeur d’un dépanneur et un poste de police. Le bar du village se tient à l’écart, à l’extérieur de la réserve. Je connaissais le Centre pour m’y être présentée dès le lendemain de mon arrivée. J’avais été accueillie avec enthousiasme par Meng, une Japonaise débordante de dynamisme, fervente admiratrice du potentiel créatif de ses artistes, ravie de recevoir une visiteuse du bout du monde.
Meng m’avait raconté les grandes lignes de l’histoire de la communauté Nauiyu. C’est ainsi que j’avais pu comprendre l’art de Daly River dont les traits aux couleurs modernes offrent un contraste saisissant avec l’art aborigène de terre et d’ocre, de noir et de blanc que je connaissais jusque-là.
Les bords de la rivière, ainsi nommée en l’honneur du gouverneur australien Dominick Daly, s’étaient avérés riches en cuivre et c’est la ruée vers ce minerai qui avait attiré les Blancs dans la région vers 1880. Malgré la prise de possession de ses terres par les Européens, la communauté Nauiyu avait dû s’adapter à ces étrangers plus forts en armes et en nombre. Cependant, la situation s’était dégradée de façon dramatique en 1884. Cette année-là, trois mineurs blancs, soupçonnés par les hommes de la tribu d’avoir abusé des femmes aborigènes, avaient été assassinés. Démesurées en regard du méfait, des représailles sanglantes  avaient suivi et les Nauiyu s’étaient fait massacrer. Privée d’hommes, la petite communauté était décimée. Les Jésuites, ayant eu vent des «tensions» dans la région, avaient établi une mission à Daly River l’année suivante, offrant un refuge aux vieillards, aux femmes et aux enfants aborigènes.
Affaiblie par la perte de ses hommes, la communauté était exsangue. Sous l’effet de l’évangélisation catholique, la mémoire des rêves et des traditions allait s’effacer doucement.
Un siècle plus tard, Miriam Rose Ungunmerr-Baumann, née en 1950 dans la brousse près de Daly River, revient s’installer dans le village qu’elle a quitté à l’âge de cinq ans pour suivre son oncle et sa tante dans leurs déplacements sur les Territoires du Nord. D’une école gouvernementale à l’autre, elle a mené des études pour devenir enseignante tandis que, simultanément, grandissait sa passion pour la peinture. Quand en 1982 elle revient au village, elle a déjà une solide réputation comme peintre. Mais c’est à titre d’enseignante, la première enseignante aborigène accréditée par l’État, qu’elle s’installe à Daly River. Elle s’est donnée comme mission de permettre aux femmes aborigènes de devenir enseignantes à leur tour. Par expérience, elle sait que c’est par le biais de la peinture que son peuple aura un accès direct à l’éducation. C’est dans ce but qu’elle crée le centre d’art Merrepen.
Tout en apprenant à signer leur nom, les femmes commencent à peindre ce qu’elles connaissent le mieux : le billabong, les tortues, les serpents, les plantes, la nature qui les entoure. Petit à petit, elles recueillent les légendes encore chuchotées par les grands-mères et avec la permission des chefs, les expriment sur toile avec cette peinture acrylique aux couleurs vives fournie par le Centre.
Lors de cette première visite au Centre, Meng m’avait présenté Mary la mère de Miriam Rose, peintre elle aussi. Sa fille était passée en coup de vent et j’avais eu le privilège d’être en contact avec l’énergie de cette femme déterminée, toujours en mouvement, menant de front ses études et la direction de l’école St Francis Xavier, la présidence du conseil local et son travail artistique. C’était une révélation pour moi de découvrir ce monde de maitresses femmes qui avaient su, contre vents et marées, en force et en douceur, perpétuer la culture d’un peuple.

Certaine que Benigna pourra m’aider à interpréter la vision de mon rêve, je vais la trouver :
– What is the word for energy in language ?
Language est le mot avec lequel ils désignent leur langue, le Ngangiwumirr. Ses yeux s’arrondissent. Elle ne comprend pas de quoi je parle.
– I dreamed of your grandmother, continué-je. In my dream, she was talking about «wa...»...
Je tente de lui préciser la scène qui m’était revenue sous la douche, mais les rêves ne survivent pas au grand jour, c’est bien connu, et celui-ci se dérobe à mes efforts.
Malgré qu’elle ne comprenne rien à mes explications, Benigna devient de plus en plus attentive. Ici, on ne badine pas avec les rêves. Elle entend l’essentiel. De là-haut, on lui a ordonné de prendre en charge mon éducation.
L’après-midi même, elle arrive avec un jeep emprunté à son voisin et m’emmène à l’extérieur du village pour un cours accéléré sur la vie dans la brousse. J’apprends comment chasser le wallaby, comment appâter la tortue long cou ou le serpent avec la viande fraîche du wallaby, comment faire cuire les trois bêtes, le wallaby à la broche et les deux autres sur un lit de braises enfouies dans la terre. Je cueille avec elle des feuilles de pandanus et de merrepen. J’apprends à prélever la peau, fine comme la soie, de la feuille caoutchouteuse pour en faire une corde tressée avec laquelle les grands-mères fabriqueront cabas, paniers, nattes et bijoux.

Je quitte la communauté quelques jours plus tard, le cœur gros.
En attendant le jeep qui me ramènera à Darwin, je descends jusqu’à la lisière entre l’herbe et les broussailles et regarde la rivière couler plus bas, un peu déçue de n’avoir pas eu la vision promise par la grand-mère de mon rêve.
Hypnotisée par la lumière qui joue à la surface de l’eau, je laisse couler mes pensées au gré du courant. Soudain je me sens attirée vers les flots. En un éclair, ma réalité bascule. Je suis au-dessus et au sein de l’onde, sur la terre et à l’intérieur d’elle, à la surface et à l’intérieur de mon corps.
Subitement, tout s’illumine.
Le monde est illusion. Mort et naissance, fin, commencement, Bien, Mal... Tout vibre, bouge, débute et se termine au même moment, se lie et se délie. Rien n’est réel.
La vie est une illusion, un terrain de jeu 3D.
Je sens une présence aimante m’envelopper de sa chaleur et me pénétrer au cœur.
Je sais que c’est elle. Je lui souris. Une indicible sensation de jubilation réchauffe toutes les cellules de mon être.
Un cri me ramène sur terre:
– Maaary !Your jeep is here!
En faisant mes adieux à Benigna, celle-ci me fait promettre de revenir pour recevoir le baptême de l’eau. Elle deviendra alors officiellement ma sœur.
Je dis Mamak! à mes amies, nous nous serrons dans nos bras en nous promettant de nous revoir bientôt.
Pour l’instant, une nouvelle destination m’attend. J’ai rendez-vous avec les Tiwis sur l’île Bathurst.