Tel que promis, voici le premier chapitre du recueil de nouvelles "De Roses et d'Os"

ROSES

 

1

Avec une lassitude sans âge, elle plongea sa main dans le panier de linge à repriser. La nuit s’était levée en cachette, les hommes allaient arriver bientôt. La soupe fumait sur le poêle. La journée s’était déroulée sans nœuds, du matin au soir le travail coutumier s’enfilait selon la séquence prévue. Déjeuner à préparer avant le lever des travailleurs; après leur départ, vaisselle, préparation des repas, lits, rangement, balai, poussière, retour des hommes, dîner, départ des hommes, vaisselle, rangement, lavage, repassage, reprisage, souper.

Le travail routinier avait cette qualité qu’il lui permettait de rêver. Ses moments préférés étaient quand elle se distançait de son corps pour regarder ses mains. Les deux araignées agiles, dociles, s’emparaient de l’aiguille, retroussaient le fil d’un coup de patte, enfonçaient l’aiguille dans le tissu en s’appuyant l’une contre l’autre, le faisaient émerger de l’autre côté pour tisser une toile régulière, plus solide que l’originale. « Braves petites bêtes » se disait-elle même, parfois. 

C’est cette vision de la vieille femme, assise bien droite sur sa chaise, lunettes sur le bout du nez, qui accueillait tous les soirs les hommes au retour de la journée.

Cette image les rassurait. Elle leur confirmait que tout était en ordre, que la vie suivait son cours, que la Terre tournait dans le bon sens. Ainsi leurs vies. Dans le bon sens tournait leur vie. La vieille femme, toujours au poste, en était la confirmation.

Évidemment, puisque je raconte cette histoire, vous commencez à vous douter que pour qu’elle vaille la peine d’être contée, il lui faut une crise. Un tremblement, une éruption volcanique, un grand bouleversement. Vous avez raison. Sinon, à quoi serviraient les histoires?

Pour la vieille dame, cela a commencé tout doucement.

Ce sont les deux araignées qui ont donné le signal. Tandis qu’elle les regardait, elles entreprirent d’agir de leur propre chef. Dans un état second la dame, qui avait pris trop de distance pour les en empêcher, continua de les observer.

Ce soir-là, l’un des hommes eut la surprise de sa vie en dépliant le pantalon qu’il avait mis à repriser. Sur son fond de culotte était brodé un tournesol. Immense, le tournesol. Immense et jaune pétant.

Ce même soir, la vieille noya son oreiller dans un océan de larmes. Bercée par des vagues de sanglots, elle finit par se laisser emporter par le sommeil, doucement, tout doucement.

C’était le commencement. Cela dura des mois.