C’est quoi l’amour, finalement? (Attention, sujet sérieux… enfin je crois!)

 

Mosaïque. Deux corps qui s’enlacent avec tendresse. Ce qui les relie s’imbrique dans ce qui les sépare et forme un tout. UN. Ça fait rêver…

En réalité, le couple d’amoureux qui, en 2002, avait accepté généreusement de poser pour moi n’est resté un couple que le temps d’une étreinte. Ils venaient de se rencontrer ou presque et quelques jours ou quelques semaines plus tard, ils n’étaient déjà plus ensemble. Le futur à deux auquel ils semblaient croire quand ils étaient venus à mon atelier avait été enterré dans la fosse commune des espoirs déçus. La cendre des rêves partis en fumée se compacte bien et il y a encore de la place, pas besoin de réserver.

Connais-tu, toi, un couple qui s’aime pour l’éternité, l’éternité dans le sens de « jusqu’à ce que la mort vous sépare »? En fin de compte, de quoi on parle quand on dit : Je t’aime?

De mon côté, le seul couple que je connais qui tient bon, à la vie à la mort, c’est mon corps et mon âme. Quoique… Mon âme a parfois envie de dire à mon corps, de se tenir un peu mieux devant la visite.

Passant volontairement sous silence le scénario des  films d’amour, parce que là, ça frise l’extravagance, j’ai une question pour toi : si l’amour ne se vit pas en couple, explique-moi pourquoi on nous bassine les oreilles avec des chansons sur ce mythique amour éternel depuis la tendre enfance?    

Je creuserai la terre/ Jusqu'après ma mort/ Pour couvrir ton corps/ D'or et de lumière/ Je ferai un domaine/ Où l'amour sera roi/ Où l'amour sera loi/ Où tu seras reine
Ne me quitte pas
Ne me quitte pas… 
etc, etc...

Jusqu’après sa mort, cher Jacques!

/ Bright are the stars that shine / Dark is the sky / I know this love of mine  / Will never die / And I love her

NEVER? Sacré Paul! C'est long, never, tu sais?

Aujourd’hui toutefois,  les chansons d’amour  sont moins farouches :  

Full pin sur la 20 / Des lighters dans les mains / Au  moins on est deux / Le char sent le vieux / J'ai le hoquet pour rien / T'éclaires  mes culottes/ Je perds la tête ...Oh oh oh oh oh oh oh…

Plus près de la réalité, les sœurs Boulay! Pas de fausses promesses, c’est un contrat de location. On oublie l’hypothèque à long terme.

Alors, est-ce qu’amour et toujours, ça rime encore pour toi?

Dis?

Un scandale? C'est quoi cette histoire?

Scandale dans l’église du Gesù, Montréal, 1997.

C’est quoi cette histoire?

Automne 1996, sur la recommandation d’amis, je vais rencontrer Daniel LeBlond, à l’époque directeur artistique du centre de créativité du Gesù.

Il apprécie mon dossier au point qu’il me dit :

- Je vous attendais.

Une artiste peintre attendue autrement qu’un chien dans un jeu de quilles par un directeur de galerie? Exceptionnel. C’est un bon début.

Il me fait faire le tour des salles d’exposition et me fait ensuite monter dans l’église. LeBlond caresse un projet depuis quelque temps et il se dit que c’est le temps de le concrétiser :

- Que diriez-vous d’exposer ici? me demande-t-il.

Surprise, j’ai d’abord une petite gêne:

- Les tableaux que je peins présentement sont plutôt grands, 72 pouces x 48, et… ce sont des femmes nues. Dans une église catholique, est-ce que ça ne va pas un peu bousculer les gens?

- L’église catholique est plus avancée que vous croyez, avance-t-il avec assurance. (On se vouvoyait au début, Daniel et moi.)

J’accepte donc sa proposition avec joie puisque la rebelle que je suis ADORE exposer dans des lieux insolites. Pendant un an je poursuis ma série avec enthousiasme et anxiété, dans la certitude et le doute.

Octobre 1997. Vendredi matin, veille du vernissage. On est en train d’installer les tableaux dans l’église. Une paroissienne m’accroche. Elle est scandalisée :

- C’est quoi ces images? C’est le Diable!

Voyant ma réaction, elle s’adoucit :

- C’est vous l’artiste? Désolée, je ne savais pas. Moi j’aime les belles images, vous comprenez? J’ai un beau tableau de chatons dans mon salon, ils sont mignons, si vous saviez. Mais je ne connais pas tellement l’art, continue-t-elle comme pour me consoler.

Sur la route, letableau qui a mis la pauvre dame sens dessus-dessous, ne me satisfait pas; il y a quelque chose qui cloche. Les couleurs, la perspective, l’image, je ne sais trop… Je décide donc de le ramener à l’atelier pour peindre par-dessus. Je ramène la nouvelle version la semaine suivante.

Toutefois, la réaction de la vieille dame n’est qu’un amuse-bouche. Pendant un mois, quasi quotidiennement, je serai harcelée par les médias, journaux, télé, radio.

- C’est l’envers de Dieu, s’exclame un paroissien ulcéré en page 3 de l’actualité la Presse.

Dans le cahier des arts par contre, rien. Silence total.

Pour leur part, les Jésuites reçoivent des appels de plainte, des menaces aussi. Un des tableaux se fait endommager : un inconnu a gravé un X sur le sexe de la femme.

Quel tableau? Sur la route, deuxième version, celui-là qu’on verra dans les journaux et à la télévision pendant un mois.

Au fait, quel était le titre de cette série?

La Guerrière!

 

 

Oups, avec un jour de retard...

OS, Chapitre 2

2.

Les murmures de la forêt l’enveloppèrent aussitôt. Il arrivait enfin chez lui, dans ce monde qu’il n’avait jamais réussi, malgré ses efforts, à partager avec les êtres de sa race. Ici, tout bougeait, tout se racontait, riait, jouait, blaguait. Dans la forêt, il retrouvait son univers, son terrain de jeu, ses vrais copains. Des centaines de copains à pattes, à plumes et à feuilles, à racines, à fleurs, à fourrure. Ils galopaient sous le tapis de feuilles mortes, volaient, bondissaient d’une branche à l’autre. Dans la forêt, la vie s’éclatait de joie. Passé la frontière du domestiqué, Geoffroy retrouvait son sourire. Un sourire que sa famille ne lui avait jamais vu. Enfin chez lui, les soucis du petit homme de sept ans disparaissaient comme s’ils n’avaient jamais existé. Il reprenait possession de ses pensées, de son âme, de ses sens. Le vrai bonheur, celui qu’on ne peut nommer.

En silence, il salua les habitants du royaume, majestueux et lilliputiens, végétaux, minéraux, à sang chaud ou froid et s’excusa du même souffle d’avoir à se presser. Il était en mission. Il devait trouver refuge pour un petit frère plus fragile.

Un pin majestueux, dont les branches les plus basses faisaient courbe gracieuse pour embrasser la terre avant de s’étirer vers la lumière, lui fit signe. L’espace entre le tronc et les branches était suffisant et constituait un excellent abri. Avant d’aller chercher Jeannot, il jeta un regard entre les ramures pour s’assurer qu’ils pourraient s’y glisser. Une forme blanche se découpait sur le tapis d’aiguilles séchées; curieux comme toujours, il rampa vers elle.

Ce qu’il découvrit l’emplit de stupéfaction. Au point qu’il mit un certain temps à bien comprendre ce qu’il avait devant les yeux.

Il y avait un crâne. Humain. À côté du crâne, des ossements. Geoffroy n’aurait pu dire si les os longs renflés aux extrémités, dépouillés de leur pelure, avaient été des bras ou des jambes. Ce n‘était pas ceux d’un enfant en tout cas. Trop longs.

Pour la première fois de sa vie, il fut impressionné au-delà de tout. Paralysé par la peur, il n’osait pas s’approcher. Pas plus qu’il ne pouvait détacher son regard de sa trouvaille.

De la rive il entendit Jeannot l’appeler.

— Il y a une chaloupe qui s’en vient vers ici! Je pense que c’est ton père!

Geoffroy fit demi-tour et descendit prestement vers le lac non sans jeter un dernier coup d’œil vers le pin, afin de pouvoir le repérer si jamais…

Le spectacle qu’il aperçut arrivé sur place allait le marquer à jamais. Une chaloupe se dirigeait vers eux comme lui avait crié Jeannot. Mais ce qu’il n’avait pas dit, c’est qu’elle était talonnée par un épais rideau de pluie. Un voile anthracite, opaque, strié d’éclairs. Au-dessus des garçons cependant, le soleil n’avait pas cessé de briller. Pour une raison mystérieuse, lorsque l’embarcation piqua vers eux la pluie changea de cap et s’en fut vers le large donner libre cours à sa colère.

Contre toute attente et pour le plus grand soulagement de Geoffroy, son père se contenta pour toute remontrance de lui jeter son regard le plus mauvais. À vrai dire, en trouvant son fils bel et bien en vie, le papa avait fait appel à toute sa volonté pour ne pas l’embrasser en pleurant de joie.

 

Le garçon ne fit part de sa découverte à personne et mit bien du temps à s’endormir ce soir-là.

Troisième semaine. 2ème nouvelle du recueil "De Roses et d'Os"

OS

Chapitre 1.

Il savait qu’il venait de franchir un interdit. La tentation était trop forte et il aurait sans doute à essuyer la colère de son père quand celui-ci saurait. Il fallait quand même qu’il aille jusqu’au bout. La grosseur des ménés qui venaient mordre à son hameçon dans cette partie du lac ne convenait pas à son ardeur de jeune pêcheur. À sept ans déjà, Geoffroy avait rapporté plus de poissons que Ti-Lou, son frère aîné. Ti-Lou, c’était Louis. Geoffroy, avait failli être Jojo, mais malgré son apparence chétive il savait se faire respecter. Après quelques poings sur les « i », son prénom était désormais préservé de toute réduction. Geoffroy aimait sa résonnance médiévale. Sur le lac surtout, il était le chevalier des mers et Jojo, c’est bon pour un pirate. Pas pour un chevalier.

Son ami Jeannot, au fond de la barque, ne disait mot. Il adorait vivre des aventures avec Geoffroy. Celui-ci avait l’âme d’un découvreur et Jeannot aimait être son second, peu importe où l’autre allait l’entrainer. De toutes façons, Geoffroy était son ainé, c’est lui qui essuyait les remontrances. Si Jeannot enviait la témérité de Geoffroy, il ne lui enviait pas son père. Pas du tout. Il n’avait jamais vu le père de Geoffroy autrement que fâché, le front barré par l’accent circonflexe renversé d’une paire de sourcils noirs tracé au feutre épais.

Malgré la menace paternelle qui planait sur sa tête, Geoffroy dépassait presque quotidiennement les interdits tout en sachant le prix qu’il aurait à payer en rentrant à la maison. C’était un héros.

La voix fébrile de Geoffroy interrompit ses réflexions :

—Là, ça va être bon. On va en prendre un gros, je le sens. 

Il était debout et pointait un rocher qui affleurait la surface du lac. Il saisit sa canne à pêche, d’un geste déjà expert lança la ligne. Le leurre plongea à quelques mètres de la roche. Il se rassit, prêt à attendre, mais son intuition fut récompensée presqu’aussitôt. Le fil de nylon se raidit, la ligne s’anima. La lutte dura quelques moments, c’était un achigan, un bon combattant. Quand Geoffroy l’eût approché de la chaloupe, il réalisa avec satisfaction que le poisson avait une bonne trentaine de centimètres. Son père allait être fier malgré sa colère, il en était certain.

L’achigan continuait de se débattre avec vigueur et Geoffroy, complètement absorbé dans sa lutte avec l’animal, ne prit pas conscience du changement brusque du climat. La matinée avait été lourde et à présent l’odeur envoutante qui précède l’orage imprégnait l’atmosphère. Le grondement du tonnerre le prit par surprise. Dans son empressement à clore le combat il faillit perdre l’équilibre et l’achigan en profita pour se libérer.

Geoffroy ramena la barque vers la rive, furieux contre lui-même. Il fallait trouver un abri rapidement. Après avoir solidement amarré l’embarcation, il agrippa la racine d’un énorme bouleau qui prenait ses aises et, agile comme un singe,  gravit la colline abrupte. La forêt allait les protéger de l’averse annoncée par les nuages noirs dirigés à toute vitesse vers eux. Il tendit une main vers un Jeannot hésitant, plus très certain d’apprécier son aventure.

— Viens t’en, allez! N’aie pas peur! Il n’y a pas de danger. Tu vas rester ici; moi, je vais aller voir plus haut si je ne peux pas trouver un meilleur abri.

— Mes parents m’ont dit qu’il ne faut pas aller en-dessous d’un arbre quand il y a un orage.

— C’est exactement pourquoi ici c’est parfait.

— Comment ça?

— Parce qu’il y a plein d’arbres, cette affaire! Un seul, c’est dangereux, mais quand ils sont tous ensemble, ils se protègent les uns les autres, inventa Geoffroy sur le champ, presque certain d’avoir raison.

La tempête avait atteint l’autre bout du lac; ils entendaient d’ici la pluie fouetter violemment la surface de l’eau. Un éclair déchira le ciel; le tonnerre rugit à nouveau. Sans plus attendre, Geoffroy se faufila comme un lièvre à travers le sapinage et disparut, avalé par les bois. Recroquevillé sous les branches basses d’un sapin, Jeannot n’eût plus d’autre choix que d’espérer en tremblant le retour de son héros.

 

 

 

2ème semaine, 2ème extrait du recueil "De Roses et d'Os"

Roses, suite et fin

2

— Je peux vous demander ce que vous faites?

Pour la première fois depuis des siècles, après avoir levé le regard vers celui qui lui avait adressé la parole, la vieille femme sourit. Les yeux bleus qui la dévisageaient parlaient plutôt de curiosité que de colère. Mince et élancé, le visage tanné de l’homme racontait autre chose aussi. Il contait la mer, le vent, la terre et ses parfums.

Ce n’est pas le regard intrigué de l’homme qui fit sourire la vieille. Ce qui la fit sourire, c’est la paire de bretelles sur laquelle ses cheveux roussis par le soleil tombaient en boucle. Des bretelles turquoise brodées de fleurs rouge vif. Elle les avait terminées la veille et se rappelait encore le plaisir que ses doigts avaient pris à jouer avec la couleur des fils, mordant l’élastique terne et usé pour lui redonner vie. En offrant un bain de jouvence à une paire de bretelles, son vieux cœur s’était mis à battre d’une joie exquise. À vrai dire, c’est lors de ce moment de plaisir délicat, secret, que son visage avait esquissé son premier sourire. Celui d’aujourd’hui lui faisait écho. Le sourire, après avoir effleuré son visage et caressé ses lèvres, s’était glissé à l’intérieur de sa poitrine pour s’y faire un nid. Le soir, elle s’était endormie aussitôt couchée.

Le jeune homme ne semblait pas troublé par son silence. Au contraire, il se mit à sourire lui aussi. Vous voyez, les sourires aiment la compagnie. Le sourire est un oiseau de bande. Il aime les jeux de société. Mais ne vous y trompez pas, il est heureux aussi quand il est seul. Il en profite alors pour regagner son nid et sourire à l’intérieur, pour lui tout seul.

Le sourire est un drôle d’oiseau, pour ça vous avez bien raison.

La vieille prit subitement conscience du monde qui l’entourait. Avait-elle seulement déjà levé les yeux de son ouvrage? Cette découverte l’étonna au point qu’elle hoqueta de rire. Pour un instant, elle faillit s’en inquiéter, d’ailleurs, de ce hoquet inhabituel.

Les hommes étaient attablés pour la plupart, occupés à avaler le diner qu’elle leur avait préparé quelques heures plus tôt. La salle était propre. Dans ce décor gris du plancher au plafond, des murs aux étagères et jusqu’à la cuisine, dans ce décor propre et bien rangé, un jardin mouvant d’hommes fleurs, d’hommes pétales, d’hommes printemps s’épanouissait.

Salopettes et chemises, bas, caleçons, casquettes, combinaisons, camisoles, bretelles et ceinturons, des couleurs joyeuses dansaient, pétillaient de partout.

Elle vit que le jeune homme lui tendait la main, la saisit sans plus réfléchir et se laissa entrainer vers la porte. La grande porte. La porte de sortie.

La dame, plus si vieille après tout, emplit ses poumons de l’air vif et frais, si frais, du dehors. Sans se retourner, elle prit un sentier qui semblait avoir été tracé pour elle.

Réchauffée par le regard lumineux de l’homme qui continuait de l’observer, elle accéléra le pas et disparut en riant.

 

 

 

 

 

 

 

Tel que promis, voici le premier chapitre du recueil de nouvelles "De Roses et d'Os"

ROSES

 

1

Avec une lassitude sans âge, elle plongea sa main dans le panier de linge à repriser. La nuit s’était levée en cachette, les hommes allaient arriver bientôt. La soupe fumait sur le poêle. La journée s’était déroulée sans nœuds, du matin au soir le travail coutumier s’enfilait selon la séquence prévue. Déjeuner à préparer avant le lever des travailleurs; après leur départ, vaisselle, préparation des repas, lits, rangement, balai, poussière, retour des hommes, dîner, départ des hommes, vaisselle, rangement, lavage, repassage, reprisage, souper.

Le travail routinier avait cette qualité qu’il lui permettait de rêver. Ses moments préférés étaient quand elle se distançait de son corps pour regarder ses mains. Les deux araignées agiles, dociles, s’emparaient de l’aiguille, retroussaient le fil d’un coup de patte, enfonçaient l’aiguille dans le tissu en s’appuyant l’une contre l’autre, le faisaient émerger de l’autre côté pour tisser une toile régulière, plus solide que l’originale. « Braves petites bêtes » se disait-elle même, parfois. 

C’est cette vision de la vieille femme, assise bien droite sur sa chaise, lunettes sur le bout du nez, qui accueillait tous les soirs les hommes au retour de la journée.

Cette image les rassurait. Elle leur confirmait que tout était en ordre, que la vie suivait son cours, que la Terre tournait dans le bon sens. Ainsi leurs vies. Dans le bon sens tournait leur vie. La vieille femme, toujours au poste, en était la confirmation.

Évidemment, puisque je raconte cette histoire, vous commencez à vous douter que pour qu’elle vaille la peine d’être contée, il lui faut une crise. Un tremblement, une éruption volcanique, un grand bouleversement. Vous avez raison. Sinon, à quoi serviraient les histoires?

Pour la vieille dame, cela a commencé tout doucement.

Ce sont les deux araignées qui ont donné le signal. Tandis qu’elle les regardait, elles entreprirent d’agir de leur propre chef. Dans un état second la dame, qui avait pris trop de distance pour les en empêcher, continua de les observer.

Ce soir-là, l’un des hommes eut la surprise de sa vie en dépliant le pantalon qu’il avait mis à repriser. Sur son fond de culotte était brodé un tournesol. Immense, le tournesol. Immense et jaune pétant.

Ce même soir, la vieille noya son oreiller dans un océan de larmes. Bercée par des vagues de sanglots, elle finit par se laisser emporter par le sommeil, doucement, tout doucement.

C’était le commencement. Cela dura des mois.

Une aventure spirituelle en Australie.

Cet article était publié dans le magazine Hozho Chamanismes et Médecines de la Terre en 2013

Si tu restes plus longtemps...

Venu du fond des entrailles, un souffle torride monte dans l’air brûlant, soulève la poussière rouge qui tourbillonne au raz du sol, saupoudre de rouille les rares touffes d’herbes avant d’aller mourir plus loin.  Les termitières se découpent dans le ciel blanchi par un soleil implacable, sculptures insolites dressées au hasard de la végétation émeraude, vibrante du bourdonnement de milliers d’insectes.
Deux yeux noirs se braquent sur les miens. Je vois à peine le visage au milieu duquel sont plantés ces yeux tunnel vers lesquels je me sens aspirée.  Un éclair jaillit des prunelles et me traverse le cœur.
Je m’éveille en sursaut. La sueur dégouline sur mon front, dans mon dos, mes aisselles sont moites.
Désorientée par le décor je n’arrive plus à me rappeler où je suis. Par bribes, à travers les brumes de la nuit, la mémoire me revient. Je suis à Daly River, Territoires du Nord, Australie, couchée sur un lit de camp dans l’aile des femmes de l’établissement réservé aux Blancs qui viennent travailler sur la réserve aborigène.
Secoué par ce réveil brutal, mon rêve s’est dispersé avec les dernières miettes de sommeil. Je suis seule. Seule avec l’angoissante question qui me hante quand il fait noir et silence et que je me retrouve dans ces limbes de nulle part : Qu’est-ce qui m’a pris de venir ici, loin, si loin de mes enfants ?
Nous sommes à la mi-janvier 2000. C’est la saison des pluies. Les nuits, comme les jours, sont écrasants. Trempée de sueur, je vais me doucher.
Sous le jet d’eau fraîche, la vision du rêve me revient avec acuité.
Devant la cabane en ciment, assise sur la terre battue, la grand-mère ne me quittait pas des yeux. Deux trous sombres, encerclés de blanc au milieu d’un visage d’ébène encadré par une chevelure blanche comme neige. Noir, blanc, noir, blanc. Pas de zone grise. Deux yeux magnétiques dans lesquels j’allais plonger sans filet quand, certaine d’avoir capté mon attention, d’une voix cassée par les siècles, la vieille murmura :
– If you stay longer, I will teach you wa…  
Le dernier mot s’était perdu dans le brouillard de l’inconscient, mais le contact d’âme à âme était fait. J’avais compris, sans savoir comment, que la vieille femme me parlait de l’énergie derrière la matière. Si je restais plus longtemps, on allait m’enseigner l’énergie qui vibre derrière le solide, le visible, derrière la réalité telle que je la connais.
Encore remuée par cette vision, je sors de ma chambre pour aller déjeuner. C’est alors que j’aperçois Bénigna qui s’affaire au ménage sur la terrasse. Mue par je ne sais quelle impulsion, je décide de lui en parler. Elle pourra peut-être m’aider à y comprendre quelque chose.

J’ai fait la connaissance de Benigna il y a deux jours, dans une drôle de circonstance. À une centaine de mètres de la résidence, coule une rivière dont les eaux brunes grouillent de crocodiles. À mon arrivée, les propriétaires avaient voulu se montrer rassurants :
– Tant que vous ne franchissez pas la limite entre l’herbe coupée et les broussailles, il n’y a aucun danger, m’avaient-ils simplement prévenue.
Peureuse comme je suis, jamais je ne me serais aventurée plus loin que la limite prescrite n’eût été l’aigle qui était venu se percher ce jour-là sur un arbre dressé à une dizaine de mètres au-delà de la zone de sécurité. Prête à m’enfuir au moindre frémissement des ondes, je m’étais approchée doucement de l’oiseau pour le peindre sur le vif. Mon croquis achevé je remontai en toute hâte vers la véranda où une femme à la peau d’ébène m’observait.
– You, artist? m’avait-elle demandé.
- Yes…
- I saw you painting. I am artist too.
C’est ainsi que Benigna Ngulfundi s’était présentée à moi. Elle m’avait ensuite invitée à aller voir ses tableaux au Merrepen Art Center ce que je fis l’après-midi même. À peu près toutes les femmes de la communauté de Daly River sont artistes et les centaines de toiles peintes de leurs mains sont soigneusement entreposées dans un grand local au Centre. Benigna m’avait présenté sa sœur, Gracie Kumbi, dont l’œuvre connaissait déjà un rayonnement sur le continent.

Le Merrepen Art Center, c’est le lieu de rassemblement de la communauté Nauiyu qui compte, en outre, une église, une école, une infirmerie, un magasin général de la grandeur d’un dépanneur et un poste de police. Le bar du village se tient à l’écart, à l’extérieur de la réserve. Je connaissais le Centre pour m’y être présentée dès le lendemain de mon arrivée. J’avais été accueillie avec enthousiasme par Meng, une Japonaise débordante de dynamisme, fervente admiratrice du potentiel créatif de ses artistes, ravie de recevoir une visiteuse du bout du monde.
Meng m’avait raconté les grandes lignes de l’histoire de la communauté Nauiyu. C’est ainsi que j’avais pu comprendre l’art de Daly River dont les traits aux couleurs modernes offrent un contraste saisissant avec l’art aborigène de terre et d’ocre, de noir et de blanc que je connaissais jusque-là.
Les bords de la rivière, ainsi nommée en l’honneur du gouverneur australien Dominick Daly, s’étaient avérés riches en cuivre et c’est la ruée vers ce minerai qui avait attiré les Blancs dans la région vers 1880. Malgré la prise de possession de ses terres par les Européens, la communauté Nauiyu avait dû s’adapter à ces étrangers plus forts en armes et en nombre. Cependant, la situation s’était dégradée de façon dramatique en 1884. Cette année-là, trois mineurs blancs, soupçonnés par les hommes de la tribu d’avoir abusé des femmes aborigènes, avaient été assassinés. Démesurées en regard du méfait, des représailles sanglantes  avaient suivi et les Nauiyu s’étaient fait massacrer. Privée d’hommes, la petite communauté était décimée. Les Jésuites, ayant eu vent des «tensions» dans la région, avaient établi une mission à Daly River l’année suivante, offrant un refuge aux vieillards, aux femmes et aux enfants aborigènes.
Affaiblie par la perte de ses hommes, la communauté était exsangue. Sous l’effet de l’évangélisation catholique, la mémoire des rêves et des traditions allait s’effacer doucement.
Un siècle plus tard, Miriam Rose Ungunmerr-Baumann, née en 1950 dans la brousse près de Daly River, revient s’installer dans le village qu’elle a quitté à l’âge de cinq ans pour suivre son oncle et sa tante dans leurs déplacements sur les Territoires du Nord. D’une école gouvernementale à l’autre, elle a mené des études pour devenir enseignante tandis que, simultanément, grandissait sa passion pour la peinture. Quand en 1982 elle revient au village, elle a déjà une solide réputation comme peintre. Mais c’est à titre d’enseignante, la première enseignante aborigène accréditée par l’État, qu’elle s’installe à Daly River. Elle s’est donnée comme mission de permettre aux femmes aborigènes de devenir enseignantes à leur tour. Par expérience, elle sait que c’est par le biais de la peinture que son peuple aura un accès direct à l’éducation. C’est dans ce but qu’elle crée le centre d’art Merrepen.
Tout en apprenant à signer leur nom, les femmes commencent à peindre ce qu’elles connaissent le mieux : le billabong, les tortues, les serpents, les plantes, la nature qui les entoure. Petit à petit, elles recueillent les légendes encore chuchotées par les grands-mères et avec la permission des chefs, les expriment sur toile avec cette peinture acrylique aux couleurs vives fournie par le Centre.
Lors de cette première visite au Centre, Meng m’avait présenté Mary la mère de Miriam Rose, peintre elle aussi. Sa fille était passée en coup de vent et j’avais eu le privilège d’être en contact avec l’énergie de cette femme déterminée, toujours en mouvement, menant de front ses études et la direction de l’école St Francis Xavier, la présidence du conseil local et son travail artistique. C’était une révélation pour moi de découvrir ce monde de maitresses femmes qui avaient su, contre vents et marées, en force et en douceur, perpétuer la culture d’un peuple.

Certaine que Benigna pourra m’aider à interpréter la vision de mon rêve, je vais la trouver :
– What is the word for energy in language ?
Language est le mot avec lequel ils désignent leur langue, le Ngangiwumirr. Ses yeux s’arrondissent. Elle ne comprend pas de quoi je parle.
– I dreamed of your grandmother, continué-je. In my dream, she was talking about «wa...»...
Je tente de lui préciser la scène qui m’était revenue sous la douche, mais les rêves ne survivent pas au grand jour, c’est bien connu, et celui-ci se dérobe à mes efforts.
Malgré qu’elle ne comprenne rien à mes explications, Benigna devient de plus en plus attentive. Ici, on ne badine pas avec les rêves. Elle entend l’essentiel. De là-haut, on lui a ordonné de prendre en charge mon éducation.
L’après-midi même, elle arrive avec un jeep emprunté à son voisin et m’emmène à l’extérieur du village pour un cours accéléré sur la vie dans la brousse. J’apprends comment chasser le wallaby, comment appâter la tortue long cou ou le serpent avec la viande fraîche du wallaby, comment faire cuire les trois bêtes, le wallaby à la broche et les deux autres sur un lit de braises enfouies dans la terre. Je cueille avec elle des feuilles de pandanus et de merrepen. J’apprends à prélever la peau, fine comme la soie, de la feuille caoutchouteuse pour en faire une corde tressée avec laquelle les grands-mères fabriqueront cabas, paniers, nattes et bijoux.

Je quitte la communauté quelques jours plus tard, le cœur gros.
En attendant le jeep qui me ramènera à Darwin, je descends jusqu’à la lisière entre l’herbe et les broussailles et regarde la rivière couler plus bas, un peu déçue de n’avoir pas eu la vision promise par la grand-mère de mon rêve.
Hypnotisée par la lumière qui joue à la surface de l’eau, je laisse couler mes pensées au gré du courant. Soudain je me sens attirée vers les flots. En un éclair, ma réalité bascule. Je suis au-dessus et au sein de l’onde, sur la terre et à l’intérieur d’elle, à la surface et à l’intérieur de mon corps.
Subitement, tout s’illumine.
Le monde est illusion. Mort et naissance, fin, commencement, Bien, Mal... Tout vibre, bouge, débute et se termine au même moment, se lie et se délie. Rien n’est réel.
La vie est une illusion, un terrain de jeu 3D.
Je sens une présence aimante m’envelopper de sa chaleur et me pénétrer au cœur.
Je sais que c’est elle. Je lui souris. Une indicible sensation de jubilation réchauffe toutes les cellules de mon être.
Un cri me ramène sur terre:
– Maaary !Your jeep is here!
En faisant mes adieux à Benigna, celle-ci me fait promettre de revenir pour recevoir le baptême de l’eau. Elle deviendra alors officiellement ma sœur.
Je dis Mamak! à mes amies, nous nous serrons dans nos bras en nous promettant de nous revoir bientôt.
Pour l’instant, une nouvelle destination m’attend. J’ai rendez-vous avec les Tiwis sur l’île Bathurst.

En attendant, voici un essai sur la culture au Québec...

... Publié en 2014 dans "Le Québec à l'heure des choix" chez Dialogue Nord Sud, sous la direction de Yannick Barrette.

Parlons… Parlons de culture

Par Marie Roberge

 

* * *

N. D. de Bonsecours

12 avril 1883

Bien Aimés Parents,

 

Certainement qu’il s’est écoulé un espace de temps assez considérable depuis que vous avez reçu de nos nouvelles c’est-à-dire depuis la lettre en réponse à celle d’Alphonse. Pour cela je dois me mettre en devoir de vous écrire aujourd’hui. Vous auriez dû croire que nous vous avions oubliés ce n’est pas cela du tout c’est que nous attendions de jour en jour une lettre de Saint-Antoine. Aujourd’hui Joseph voit que c’est inutile d’aller à tous les jours de poste au village et de ne jamais rien rapporter. J’espère qu’à l’avenir vous ne serez pas aussi longtemps sans nous écrire, cela m’a fait trouver l’hiver plus long que jamais sans recevoir aucune nouvelle de personne et sans avoir pu faire aucune sortie à cause du mauvais temps; à présent je ne pense plus à l’ennui. Je vois venir le beau temps aussi je vois fondre le gros ban de neige qui entourait la maison ça me donne plus de facilité pour aller à la grange voir les animaux. Nous sommes tous en santé Joseph et moi et les deux petits enfants. Joseph n’est pas plus gras qu’à l’ordinaire il a une grande barbe si vous le voyiez vous ne le reconnaitriez pas, il est toujours tempérant, moi je suis mieux que l’été dernier. Émile est bien gros, bien tranquille et bien aimable il aime beaucoup à avoir des livres dans ses mains pour chanter la messe quoiqu’il ne mène pas grand’chose sur l’air. Il reconnaît bien son oncle Edmond sur son portrait.

 

(…)Les sucres sont commencés pour quelques-uns d’autres attendent que la neige soit baissée. Joseph a entaillé douze érables, aujourd’hui dans la petite sucrerie pour y goûter en attendant qu’il fasse couler la grande. J’ai fini tous mes ouvrages, j’ai taillé des catalognes pendant quinze jours ou trois semaines pensez que ce n’était pas de belles guenilles pour n’avoir qu’une quinzaine de livres ça me fera toujours une petite pièce; maintenant si vous avez du fil et de l’étoupe à me faire filer c’est de m’en envoyer au plus vite avant que la glace parte. J’ai piqué deux couvre-pieds un pour le berceau l’autre pour la petite couchette, il n’y a pas eu de sépulture depuis l’automne dernier, le curé s’en plaint pour son casuel, quelques mariages et des baptêmes en quantité. Je termine pour profiter d’une occasion pour envoyer ma lettre. J’oubliais de vous dire que ne pouvant vous envoyer le portrait des petits enfants je vous en envoie la pesée Émile 33 lbs Tite Toune 21 lbs.

Je suis votre enfant, Victorine.

 

* * *

 

Ainsi écrivait à ses parents mon aïeule Victorine Bourgeois, en 1883. Comment se traduirait une telle missive aujourd’hui?

 

T où? J tékri pi tu répon po! TK L?... Ou quelque chose de semblable.  

 

Que s’est-il passé ? Comment s’est produit ce glissement ? Quelle artère a été sectionnée pour que notre langue, notre culture devienne insipide, dévitalisée ? À qui pourrions-nous nous plaindre ? Aux Français ? Aux Peuples Premiers dont la culture a été étouffée sous nos sabots de colonisateurs ?

 

« Tout ce à quoi on résiste persiste », disait Carl Gustav Jung. Encore faut-il être conscient de ce à quoi on résiste. Je soupçonne que le Québécois, lui, résiste à se faire fourrer. À être un perdant, un looser. « Ce qu'on ne veut pas savoir de soi-même finit par arriver de l'extérieur comme un destin », affirmait aussi le psychiatre suisse.

 

Le Québécois ne semble pas s’apercevoir qu’on gruge la terre sous ses pas. Sa culture s’effrite, son histoire a des trous de mémoire, sa langue se bâtardise. Mais il veille, le regard au loin, scrutant l’horizon… Pour ne pas laisser pénétrer l’ennemi ? Ou dans l’espoir de voir apparaitre le sauveur ? Anne, ma sœur Anne…

 

Encerclés, menacés sur toutes nos frontières, comme les sympathiques Gaulois, nous nous sommes défendus aussi longtemps que nous l’avons pu. Malheureusement la potion magique est une légende et l’Histoire ne nous a pas fait de cadeaux… 1759-1763, 1837-39, 1970, 1980, 1995…

 

Ils y croyaient, nos ancêtres, au futur de ce pays. Avec quelle bravoure, quelle détermination se sont-ils enracinés ici, un courage au-delà de ce que nous pourrions concevoir aujourd’hui, élevés que, nous sommes, dans la ouate et le confort. Nos ancêtres les premiers colons, et ensuite nos Patriotes qui ont donné leur vie pour celle de notre langue et de notre culture. Peuple de survivants, j’ai parfois l’impression que les Québécois se sont résignés à la survivance.

 

Voilà peut-être pourquoi les deux mots : culture et Québec tournent dans ma tête incapables de s’unir, pire qu’huile et eau. Culture et Québec, une danse improvisée, imprévisible entre les aspérités du plein et un vide désespérant. Plein de frustrations, d’amertumes, de colère, d’incrédulité devant l’incohérence ou l’injustice, un plein aussi de fierté devant l’originalité d’un talent, la beauté d’une image, l’intelligence d’un texte, d’un poème, la sagesse d’un propos. Et le grand vide de l’indifférence générale. Culture fragmentée, courtepointe d’oublis et d’éclairs de génie.

 

Comment écrire sur ce qui n’est pas. Ou, pour être plus juste, comment écrire sur quelque chose dont l’absence est omniprésente, sans qu’un sanglot surgisse entre les lignes ? Si la culture est ce qui distingue un peuple cultivé d’un peuple illettré, je pourrais dire que nous avons une culture. Une culture pour l’élite. Vous avez certainement entendu cette boutade que la culture, c’est comme la confiture : moins on en a, plus on l’étend. Au Québec, c’est le contraire. Jean-Paul Lallier affirmait que « L’élitisme c’est quand on fait du beau pour soi-même et qu’on le garde pour soi. Ce n’est pas de l’élitisme quand ce qu’on fait c’est pour être partagé par tous ». Au Québec, la culture est à présent soigneusement enfermée dans des petits pots, à l’ombre, au frais, dans les placards de l’élite.

 

Deux questions :

1-    Comment le Québécois moyen s’est-il fait convaincre de son ignorance culturelle ?

2-    S’est-il persuadé lui-même de son incompétence ou la lui a-t-on fait croire, machiavéliquement ?

 

Noyée dans un contexte nord-américain, notre société prise en masse confirme de plus en plus la vision futuriste d’Aldous Huxley (1932) :

 

Shakespeare est interdit parce qu'il est vieux. Ici, nous n'avons pas l'emploi des vieilles choses.

- Même si elles sont belles?

- Surtout si elles sont belles. La beauté attire, et nous ne voulons pas que l'on soit attiré par les vieilles choses. Nous voulons qu'on aime les neuves.

- Ce n'est pas seulement l'art qui est incompatible avec la stabilité. Il y a aussi la science. La vérité est une menace, et la science est un danger public. Nous sommes obligés de la tenir soigneusement enchainée et muselée. (...) Elle nous a donné l'équilibre le plus stable de l'histoire. Mais nous ne pouvons pas permettre à la science de défaire ce qu'elle a accompli. Voila pourquoi nous limitons avec tant de soins le champ de ses recherches. Nous ne lui permettons de s'occuper que des problèmes les plus immédiats du moment. Toutes les autres recherches sont soigneusement découragées. [1]

 

Qui accuser ? Les Anglais ? Les Américains ? Les Chinois ? On peut toujours chercher à qui le crime profite, mais le résultat est désolant. Notre peuple de pionniers mérite mieux que la léthargie télévisuelle dans laquelle il se laisse bercer.

 

Curieux, passionné, ouvert, inventif, créatif, patenteux comme il s’appelle pour se rabaisser un peu, le Québécois a tous les atouts en mains. Enjoué comme l’écureuil, il est malheureusement aussi amnésique que le petit rongeur des trésors que son peuple a accumulés. Trésors culturels inestimables. Je vois bien, d’ailleurs, l’écureuildevenir notre emblème national en lieu et place du castor qui, selon moi, représente bien le Canada et certains états américains, pour qui les arbres sont du matériel à abattre.

 

Culture québécoise, culture presbyte ?

 

Incapable de distinguer clairement ce qui grouille sous ses yeux, le Québécois a besoin de distance pour apprécier le travail d’un artiste, distance temporelle ou physique – un continent ou plusieurs décennies – avant de s’enorgueillir du succès de l’un ou l’autre de ses créateurs. Peur de se tromper. Une culture nécrophage? Peut-être…

 

Nos élites québécoises préfèreraient-elles manger une chair déjà assimilée par le voisin ? C’est tentant d’y croire, à les voir s’empresser de dresser la table, nappe en dentelles, verres de cristal et coutellerie d’argent pour savourer une culture prédigérée… Digeste sélection...

 

Je prends pour exemple le cinquantième anniversaire du Refus Global, qui montre bien comment on aime servir la création ici : morte, digérée, copiée, édulcorée, inerte et surtout, inoffensive. C’est alors qu’on la sort des boules à mites, exsangue de la passion qui l’a fait naitre, pour s’en péter les bretelles. 1998… ils s’étaient tous donnés la main, organismes privés et publics,  pour célébrer avec éclat ce mouvement que cinquante ans plus tôt leurs prédécesseurs, politiciens et chefs du clergé toutes forces unies, avaient enfumé plutôt qu’encensé quand le Refus Global était mordant et plein de vie. Notre moisson est non homologuée. Peur et tremblements. Danger. Prière d’exporter pour fin d’inspection, direction n’importe quel ailleurs pour approbation.

 

Pourtant, ce ne sont pas les créateurs qui manquent. Notre terre est exceptionnellement fertile en créateurs. Portés par le souffle de la passion, ceux-ci doivent surfer sur cet océan d’indifférence en espérant avoir l’énergie et la détermination de poursuivre jusqu’à ce que des vents favorables les portent vers un ailleurs meilleur. D’autres options ? Couler à pic, les yeux rivés sur l’inaccessible rêve ou échouer sur le sable, desséché, épuisé par le chemin parcouru. Désabusé. Misère!

 

Outre les arts, la culture englobe aussi la beauté, toute la beauté. Celle de notre environnement parlé, écrit, celle qui s’affiche sur les murs et dans les lieux publics, qui flatte ou écorche nos oreilles à la radio ou à la télévision. Je vous laisse mettre une note de passage sur la qualité de celle-là. Si vous pouvez lui accorder plus que 20 sur cent, veuillez communiquer avec moi, quelque chose m’a échappé.

 

Il y a l’autre, l’environnement physique, notre terre, nos forêts et nos lacs, nos rivières, notre fleuve majestueux et ses îles qui s’étalent en points de suspension vers l’océan. Alors que d’un côté artistes de tous horizons, cinéastes, peintres, poètes, musiciens chantent la magnificence de ce pays à la beauté indomptée, de l’autre c’est la culture du laid, du n’importe quoi tant que ça rapporte, des forêts rasées pour aligner des entrepôts vides et des industries de déchets, nos maisons ancestrales terrassées à coup d’excavatrices pour ériger du pratique, du prêt à démolir, nos racines réduites en bran de scie pour bâtir un futur sans lendemain.

 

Désintérêt, résignation, indifférence ou négligence ?

 

Comme la langue, la culture est maternelle, mais pas innée. Comme elle, la culture s’apprend d’abord en vase clos. À l’abri des tempêtes et des courants, les deux se transmettent dans la sécurité du foyer. Toutes deux ont besoin d’amour, de soins, réclament passion, tendresse et sécurité pour pousser droites et fortes. Pour pousser fières. Quand l’enfant entre à l’école, culture et langue sont prises en charge par l’éducation. 

 

… Je vous reviens dans quelques instants, le temps de pleurer un peu…

 

Niveler par le bas, ça vous dit quelque chose ? Aussi bien qu’un régime totalitaire, par son système d’éducation poussif, le Québec donne l’impression de vouloir s’assurer de l’ignorance de son peuple. Enseignants sous payés, croulants sous des tâches qui dépassent parfois leurs attributions et emprisonnés dans le carcan d’un programme débranché de la réalité, classes surchargées, perpétuels et aléatoires changements de stratégie pédagogique – essais et erreurs à l’honneur – c’est une réussite sur toute la ligne.

 

Le phénomène inquiète depuis longtemps déjà. En juin 1982, afin de fournir des éléments de réponse à ceux qui se préoccupaient de l’apprentissage du français au Québec – y avait-il amélioration, stagnation ou dégradation ? – mon père, Albert Roberge, avait fait passer à un groupe d’élèves de la première année du secondaire une dictée administrée à la fin de l’année scolaire 1962 à des candidats au certificat d’études primaires. Pour satisfaire votre curiosité ou exhumer certaines notions grammaticales enterrées avec vos vieux cartables, cette dictée comprenait 117 mots dont 16 verbes, 26 noms, 13 adjectifs, 17 pronoms, 22 mots invariables, 20 articles définis et 4 articles indéfinis!

 

Il introduisait sa recherche comme suit :

 

« L’orthographe – entendons l’écriture du français conforme aux règles de la grammaire et à l’usage du dictionnaire – est un sujet de controverse dans le monde des pédagogues. Les uns prônent que l’orthographe doit tenir une place importante à l’école et occuper le premier rang des objectifs de l’enseignement, parce qu’elle est à la base de la réussite dans les études. Les difficultés reliées à l’apprentissage de l’orthographe apparaissent comme des situations favorables au développement de l’intelligence et de la mémoire de l’enfant, aussi bien qu’à sa formation à l’effort et à l’observation. D’autres opposent que la connaissance et l’application des règles de l’orthographe ne sont pas des signes d’intelligence, que l’orthographe est une discipline dépassée par de nouveaux moyens de communication tels l’image et l’informatique, que les contraintes et l’arbitraire, en conditionnant l’apprentissage, nuisent au développement de la personnalité de l’enfant et, enfin, que l’orthographe devrait être subordonnée à l’expression personnelle et à la créativité, non l’inverse. Un point rallie la majorité des opinions : la dégradation constante de l’orthographe. »[2]

 

Le résultat de la compilation d’Albert Roberge avait permis de constater, à vingt ans d’intervalle, une chute verticale de l'orthographe. Un frisson me parcourt l’échine en pensant à l’objection qui s’était opposée à la conclusion de sa recherche ; en 1982, la dictée ne faisait pas partie d’un examen de fin d’année. Les étudiants n’y avaient donc pas mis le même effort, la même attention que pour les élèves soumis à la dictée en 1962... Dans le système d’éducation actuel, notre langue maternelle ne serait-elle devenue qu’une matière d’examen parmi d’autres ? Pourtant…

 

1970, nous y croyions à notre langue et à notre culture, suivant avec fierté ces jeunes révolutionnaires qui réclamaient avec arrogance et force notre droit de vivre et de travailler en français. Trop haut, trop fort… Rapidement furent-ils transformés en meurtriers.

 

Le 15 novembre 1976, nous y avions cru aussi. Ensuite, ce furent 1980, 1995, les référendums truqués et les rumeurs fabriquées de toutes pièces, du prêt-à-gober et du prêt-à-dégobiller qui ont réduit en cendres d’indifférence et de doutes la passion transmise par nos ancêtres. Pourtant…

 

Il y a cette source vive qui continue de courir dans le sous-sol québécois et qui, à la cadence du pouls dans nos veines, alimente nos secrètes espérances. C’est cette invincible fierté nationale, toujours prête à surgir quand la patience québécoise a atteint ses limites.

 

Alors… Alors, c’est la rue endimanchée par nos élans de ferveur, la rue qui fait écho à cet amour passionné que nous portons à notre culture, notre langue, notre terre, nos héritages. 2012, la sève avait coulé à nouveau dans nos veines. Émouvant printemps érable pendant lequel le cœur collectif s’était remis à battre le temps d’une saison au rythme des casseroles.

 

Et maintenant ? Cette vague de fond qui nous soulève et nous fait marcher comme un seul corps vers l’oppresseur pour lui affirmer avec la calme fermeté qui nous caractérise que son temps achève… Quelle limite nous faudra-il atteindre pour qu’elle nous porte à nouveau?

 

En attendant le miracle, continuons de cultiver l’humour, une qualité divine selon Schopenhauer qui, « seule, rend l’homme capable de maintenir son âme dans un état de liberté ».

 

 

[1] Huxley, Aldous (1932), Le Meilleur des mondes, Chatto and Windus, 285 pages.

[2] Notes et documents, no 41 Étude comparative sur l’orthographe d’élèves québécois, par Albert Roberge. Conseil de la langue française 1984.

De Roses et d'Os

À partir du mardi 29 septembre, je vais publier toutes les semaines un extrait de mon nouveau recueil de nouvelles "De Roses et d'Os".

Attends-toi à lire de l'inattendu, du profond pas sérieux, du sérieux pas du tout profond et peut-être même pire.

Amours contrariées, suspens, vengeances, félonies, trahisons, résurrections, réconciliations dégoulinantes et autres entourloupettes?

Il n'y aura rien de tout ça, promis juré craché!

À bientôt!

Bises virtuelles,

Marie

 

De retour au Québec!

Il fait encore froid, ici, dondondonc! Je vois ma température s'abaisser pour s'adapter au climat polaire de ce début de printemps.

Plein d'images et de projets à vous partager quand je me serai réchauffée!

Bisous en attendant!